INTERVIEW de Jc Hogrel - Journal LA MOTO n° 75 de Juin 1976
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1. Qui êtes-vous ?
J.CH. : Je suis né le 10 Octobre 1952 à Arpajon, d’un papa linotypiste à France Soir et d’une maman secrétaire de mairie. Je travaillais à l’entretien de machines de distribution de boissons dans les usines quand, en 1975, j’ai arrêté pour faire de la moto sérieusement. Je suis célibataire et habite à la mairie de Neuville-sur-Orge, dans la grande banlieue parisienne. J’ai commencé à courir en Mars 1974 avec une Yam TD3 achetée d’occase. J’ai fait une saison pour voir, j’ai vu et cela m’a plu. A l’issue de ma première saison, j’avais terminé bien classé. J’ai remis cela en 1975, remportant les Trophées de France. Du coup, comme j’aime cela, je continue.

2. Par qui ou quoi et comment êtes-vous venu à la course moto ?
J.C.H. : Ca, c’est bien simple. Je faisais de la moto sur la route. J’habitais près de Montlhéry. J’allais y voir des courses et je connaissais des gars qui essayaient de percer. Moi, je trouvais qu’ils ramaient et chaque fois qu’ils se qualifiaient, j’en étais presque étonné car sur la route, j’allais beaucoup plus vite qu’eux. J’ai commencé à les critiquer ouvertement et ils m’ont provoqué. Nous sommes allés à Magny Cours, eux avec une 750 Ducati bien préparée pour l’endurance et moi avec ma 750 Suzuki de série. Nous avons tourné. J’ai fait de meilleurs chronos qu’eux… et j’ai sauté dans le bain.

3. Comment se sont passés vos débuts ?
J.C.H. : J’ai donc acheté une TD3 parce que pour un débutant, il n’était pas possible d’avoir une TZ et parce qu’au point de vue prix, c’était abordable (j’ai payé la mienne 13 000 francs). Je l’ai touchée juste avant la première épreuve 250 cc à Magny Cours, en lever de rideau du Million. Le temps de faire quelques tours à Montlhéry et c’était parti. Sur la TD3, je n’étais pas vraiment à l’aise. Ca vibrait dans tous les sens et j’avais du mal à trouver ma position. C’était tout petit par rapport à ma 750 Suzuki et ça allait… beaucoup plus vite. Et puis, ceux que j’avais traités de « mauvais » m’attendaient au tournant. En fait, je me suis qualifié avec le 18ème temps au milieu d’inters (confirmés !...) et sans rien y connaître, j’ai terminé dans les 20 premiers. Pourtant, pas habitué à rouler en peloton, j’avais roulé tout seul derrière Vial sans avoir su faire ce qu’il fallait pour tenter de le doubler.

4.  Quel est d’après vous le meilleur moyen de débuter en compétition ?
J.C.H. : D’après moi, il faut tout de suite se jeter à l’eau en achetant une moto de course. De toutes façons, il faut y venir un jour et pour des opérations comme la coupe Kawa, il y a quelques 300 postulants pour un seul vainqueur.

5. Comment arriver à se faire un nom ?
J.C.H. : Le primordial, c’est de bien marcher en moto… ce qui ne veut pas dire que tous ceux qui ont un nom marchent bien. Il faut aussi comprendre ce qu’est la course. La compétition au plus haut niveau, ce n’est pas une bécane qui tient avec du fil de fer, des ongles sales ou des mains pleines de cambouis. Il est capital d’avoir un matériel soigné et bien décoré, d’avoir une bonne présentation et le sens des relations publiques.


6. Quel est le meilleur moyen d’apprendre ?
J.C.H. : Le meilleur moyen d’apprendre, c’est de se frotter à meilleur que soi. Il vaut mieux terminer 30ème derrière le meilleur du monde après avoir tenté de suivre un grand que de gagner des « coursettes » sans importance. Cela, je l’ai appris avec l’expérience. En effet, en 1975, au lieu de m’attaquer aux Trophées de France pour un hypothétique titre de champion, j’aurais mieux fait de me lancer dans les grands prix comme Bouzanne. Avec le recul, je m’aperçois que j’ai perdu une année par rapport à lui et que si j’ai obtenu un titre, il ne m’a rien apporté.

7. Qu’est-ce qui permet à un pilote de sortir de l’anonymat ?
J.C.H. : C’est dur de sortir de l’anonymat, très dur. Prenons vingt types qui courent à moto. A la fin de la saison, dix d’entre eux auront eu de la chance. Dans ces dix, il y en aura cinq qui auront de l’argent pour continuer. Dans ces cinq, deux seulement auront les relations nécessaires pour être aidés et sur ces deux, un seul arrivera au bon moment.

8. Quelles sont les qualités d’un bon professionnel ?
J.C.H. : Celles de Rougerie : même quand il ne fait pas de résultats, il arrive à faire parler de lui, passe à la télé, obtient les plus gros titres dans les journaux. Il est toujours sapé milord, roule dans de belles voitures, est bien entouré ; bref, en plus d’aller très vite, il sait se montrer et se faire valoir : c’est un vrai professionnel.

9. Que vous en a-t-il coûté pour arriver où vous en êtes ?
J.C.H. : Ma première saison m’a coûté 20 000 francs, en comptant la revente du matériel, ma deuxième plus de 30 000 et comme je n’avais aucune aide, ça a vraiment été problématique. Au départ, j’ai eu la chance ou la malchance d’avoir un accident de moto qui m’a laissé bien esquinté… avec un bon pécule de la société d’assurances. Et puis ma mère s’est montrée très, très compréhensive et je crois que je ne trouverais jamais pareil sponsor.

10. Au niveau où vous êtes, que coûte la course ou que rapporte t’elle ?
J.C.H. Aujourd’hui, elle me coûte beaucoup moins parce que Total a bien voulu m’apporter son aide à la suite des premières courses de la saison et que M.C.E. 2000, un motociste ayant deux magasins à Paris et à Arpajon m’apporte lui aussi son soutien. Mais avant que ces deux sociétés ne se manifestent, j’avais déjà dépensé 5 000 francs sans acheter ni camion ni moto puisque j’utilise toujours celle de l’an dernier, un modèle 1973 acheté d’occasion à Guignabodet, mais modifié côté partie cycle par Daniel Pirrovani. Du reste, si Total et M.C.E. 2000 ne m’avaient pas apporté leur soutien, le Grand Prix de France aurait été ma dernière course.

11. Quelle est la différence entre une course « nationale » et un Grand Prix ?
J.C.H. : Pour une course nationale, il suffit de freiner tard, d’attaquer fort et on a de grosses chances de faire des résultats, tandis qu’en Grand Prix, tant qu’on est pas en glissade, qu’on ne freine pas « sur la roue avant », c’est qu’on n’est pas dans le coup. En plus, les circuits sont différents. En Trophée, on peut rater un freinage et rester en tête d’une course, alors qu’en Grand Prix, trois mecs passent à la moindre faute.

12. Au G.P. de France 250 cc, Pat Evans s’est qualifié en première ligne avec une 350 cc. Qu’en pensez-vous ?
J.C.H. : C’est impensable qu’un pilote puisse faire les essais d’un Grand Prix avec une 350, mais c’est à de tels faits qu’on s’expose lorsque certains pilotes, et non des moindres, n’hésitent pas à le faire dans des courses de moindre importance. C’est grave pour le pilote, surtout si comme cela s’est déjà produit, il prend une 350 parce qu’il n’est pas capable de se qualifier avec une moto de la catégorie. Quoiqu’il en soit, on devrait supprimer la licence à tous ceux qui l’ont fait. Quant à la responsabilité des commissaires, j’aime mieux ne pas y penser. Si au pesage ils font leur boulot, ils devraient aussi vérifier les machines lorsqu’elles rentrent en piste.

13. De bonnes connaissances mécaniques sont-elles indispensables pour réussir ?
J.C.H. : Elles ne sont pas vraiment indispensables, mais elles sont utiles.

14. Qu’attendez-vous d’une carrière motocycliste ? Après quoi courez-vous ?
J.C.H. : J’attends d’une carrière motocycliste ce que je pourrais attendre de toute autre carrière professionnelle : j’attends d’en vivre correctement en faisant bien mon boulot.

15. Quels sont parmi les adversaires cotoyés en course ceux qui vous paraissent devoir réussir et pourquoi ?
J.C.H. : Roche, parce que c’est un canon, mais malheureusement le pilote le plus rapide ne réussit pas forcément. Ainsi, si Gauloises continue de le soutenir, Sarron devrait aller plus loin que lui. En fait, celui qui réussira, ce sera celui qui aura un peu de Roche (le don avec un D) et un peu de Sarron (un professeur comme Pons et un sponsor comme la SEITA ne se trouvent pas tous les jours).

16. Que pensez-vous des organisateurs et de leurs circuits ?
J.C.H. : En deux saisons, j’ai tout vu. D’un côté, en 1975, des courses de trophée organisées par des bénévoles ne sachant pas ce qu’était une moto de course et n’ayant qu’une très vague idée des pistes de vitesse et des allures qu’on peut y atteindre, et de l’autre, en 1976, des courses inter disputées sur de vrais circuits comme Dijon ou le Ricard. C’est le jour et la nuit, et à tout prendre, je laisse les nids de poule, les gravillons et les barbelés bordant une route pour des stands en dur, une largeur de 10 mètres et des gens compétents.

17. Que pensez-vous du milieu de la compétition ?
J.C.H. : C’est un milieu relativement attachant parce que très varié. On y rencontre toutes sortes de gens, et certains sont vraiment intéressants comme Soulas par exemple, avec lequel on peut discuter des heures sans voir passer le temps, ou dans un tout autre style, comme Terras avec qui c’est la fête d’un bout à l’autre de la journée.

18. Quels sont les pilotes que vous admirez le plus et pourquoi ?
J.C.H. : J’aime bien certains pilotes, mais je ne les admire pas pour cela. On ne cherche pas à battre ceux que l’on admire, on cherche tout au plus à les imiter. Or si je cours, c’est pour essayer d’être le meilleur. Cela dit, j’aime bien Sheene parce que c’est l’image jeune et dynamique de la nouvelle génération, et Read parce que c’est un Monsieur. Il représente à lui seul plusieurs générations, ayant pu passer de la Manx à la Suzuki 4 en restant au premier plan.

19. Quel est votre meilleur souvenir ? Et le plus mauvais ?
J.C.H. : Mon meilleur souvenir, c’est ma première course inter. J’avais ma licence depuis une semaine quand j’ai couru à Rouen en 75. Les conditions météo étaient épouvantables. Il pleuvait de la neige fondue, ça glissait de partout et à cause de la descente qui n’est déjà pas de la tarte sur le sec… tout le monde s’arrêtait. Moi, j’ai continué parce que je trouvais bête de stopper simplement parce que j’avais froid ou qu’il n’était pas drôle de rouler dans ces conditions. Et j’ai fini 3ème. Mais plus que cette place flatteuse, qui ne prouvait rien, j’ai vraiment été ému par l’accueil de mes copains à l’arrivée. Ils étaient plus contents que moi. Mon plus mauvais souvenir, c’est Pau en Octobre 1974. C’était ma première saison, j’étais en tête avec un demi-tour d’avance quand trois tours avant l’arrivée, j’ai cassé la couronne arrière plastique (réputée incassable) que je venais de monter.

20. Comment envisagez-vous l’avenir ?
J.C.H. : Avec optimisme étant donné que j’ai la chance d’avoir pu bénéficier de l’aide de Total et de M.C.E. 2000 qui, contents de mes premiers résultats, entendent poursuivre leur effort. De mon côté, j’espère arriver à obtenir des engagements en Grands Prix pour pouvoir continuer sur ma lancée.

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